Ubu-city

Ici, à Delhi ou sûrement dans d’autres villes, les citadins indiens ont des journées qui rendent fou. Environ deux fois par mois, je fais moi même cette expérience. Comme aujourd’hui par exemple.

Tout avait pourtant bien commencé! A l’exception du lombric qui a atterri dans mes cheveux après qu’une vendeuse de légumes de rue secoue sa paillasse littéralement sur moi alors que je sortais d’un rickshaw, tout allait à peu près bien jusqu’à ce que j’arrive au train. Là, comme d’habitude, course poursuite pour arriver aux guichets de vente des tickets. Il faut savoir, et on l’apprend dès le bureau de douane à l’aéroport, que le concept de file d’attente est très particulier en Inde: il faut coller la personne qui vous précède. À partir de 6 centimètres d’intervalle entre les deux corps, il est estimé qu’il y a une place à prendre. Le jeu c’est de réussir à ne pas perdre sa place sans pour autant exciter le chaland qui au moindre effleurement penseras qu’un rapport sexuel doit se produire dans les dix minutes -n’est ce pas nos habitudes, à nous, les femmes blanches?

Je gère cette étape.

Quand arrive mon tour au guichet je commande mon ticket. La mendiante assise sous le guichet m’accroche le mollet en gémissant quelques complaintes. Il y a plusieurs niveaux d’horreur ici: d’abord la vie de cette adolescente est horrible et sucite chez moi l’indignation, ensuite l’incompréhension entre elle et moi est horrible: on ne parle pas la même langue, j’aimerais pouvoir lui montrer que je la considère mais elle a peut-être trop assimilé ce que la société lui dicte: qu’elle serait la lie de l’humanité, et enfin, pardonnez ma trivialité, mais il y a aussi l’horreur de cette main molle, moite, super crasseuse sur ma peau nue. Il est 11h du matin: j’ai les boules contre ce monde affreux, et accessoirement je me sens à moitié crade.

Arrivée au terminus je réalise que si, à vol d’oiseau, ma destination est proche, l’urbanisme et des travaux me contraignant à faire mille détours à travers une gros foule grouillante qui ne marche pas toujours d’un bon pas, le tout en slalomant entre des flaques d’eau et même des mini-mares (travaux + mousson), une eau croupie bien sale.

Là j’arrive dans un bureau.

J’arrive. Je dis hello, je souris, j’applique les codes de politesse qui me semblent pertinents. Les réceptionnistes m’indiquent du doigt sans lever les yeux un registre crasseux (encore!). Je m’y enregistre, on me donne un badge en plastique qui a du être mâchouillé par un chien parce que le cordon pue et le plastique est rugueux et gondolé.

Je prends un ascenseur qui n’a pas l’air très safe. Pas grave, je me dis que c’est sûrement une machine à remonter le temps tant ça ne ressemble pas à un ascenseur. Mes voisins semblent en être convaincu puisqu’ils se sont bourrés dedans (je comprends, c’est attractif un voyage dans le temps) et gigotent (l’excitation sans doute). L’ascenceur s’immobilise deux fois entre les étages, c’est une machine à suspendre le temps en fait. Finalement j’arrive à bon port: on me somme de faire la queue avec un langage fleuri: “cue!

Je ne sais pas dans quel sens est la queue. Au bout de trois tentatives une femme daigne m’expliquer qu’elle est la dernière.

Quand vient mon tour, rodée à l’exercice, je sais que je dois me rouler par terre et hurler pour qu’on me donne un numéro de guichet devant lequel poireauter. Donc après les simagrées d’usage j’arrive dans la salle d’attente où un crétin écoute de la musique sur son téléphone -sans écouteurs.

Vous connaissez peut être parmi vos amis un amateur de vinyle qui vous aura déjà expliqué pourquoi la compression numérique de fichiers musicaux les rend de si mauvaise qualité. Donc sans rentrer dans les détails j’aimerais que vous imaginiez que je me tape dans une salle d’attente éclairée au néon crado qui clignote la musique d’inspiration Bollywood hachée et à fond (les ballons), c’est à dire le supplice.

Parce que je suis bénie des dieux un mec finit par m’appeler. Sourire de serial killer et physique de Homer Simpson, le bonhomme me pose avec une voix mielleuse mille questions sur mes lunettes, où je vis et avec qui, ce que je pense des hommes indiens, et se rembrunît quand je suggère lourdement l’existence d’un homme déjà présent dans ma vie. Mais, contre toutes attentes, et après un racket en règle, je finis par obtenir ce que je veux. Reste un détail: je dois acheter une chemise pour ranger mes documents. Je lui montre que je suis justement venue avec une chemise cartonnée et une chemise en plastique que je me ferais un plaisir de lui céder. Mais non. Il faut acheter celle “officielle”. J’y vais, et je m’aperçois qu’elle est exactement comme celle que j’ai (et made in china en plus!). Délestée d’une nouvelle somme, que je préfère immédiatement oublier tant elle semble disproportionnée par rapport au bout de carton “officiel”, je retourne au bureau.

Là, Homer me dit “you go have lunch, I vil process your application and you can come back in 2 hours“. Comme je lui explique que je ne comprends pas bien, il me rétorque qu’il doit lui, aller déjeuner de toutes façons. Très bien. Vu la somme inepte que je viens de devoir débourser je ne suis pas d’humeur à casser la croûte et préfère retourner attendre dans la salle ad hoc (retour à la bonne ambiance musicale).

Deux heures et demi plus tard, Homer daigne me recevoir pour me rendre mes papiers. Il n’a rien changé, toutes les mentions qu’il a ajoutées, il les a écrites il y a deux heures et demi quand j’étais assise en face de lui. Estomaquée, je préfère ne pas même commencer à me poser la question de son sadisme.

A nouveau, je slalome dans le marigot. Arrivée à la gare, les panneaux annonçant quel train part où ne fonctionne pas. Deux fois je demande à une femme du bureau d’information où je dois aller, deux fois elle se trompe. Je perds 20 minutes. Finalement je demande à une dizaine de personnes sur différents quai. Les réponses ne sont pas toujours les mêmes, je décide de donner raison au nombre. Une bonne chose car finalement, j’arrive à bon port. Mais il ne faut jamais crier victoire trop vite: un malotru a quand même le temps de me pincer la fesse entre deux escaliers, puis de me coller contre la rambarde. Comme je hurle comme un goret, une partie des voyageurs pressés s’arrêtent un instant et me dévisagent. Un groupe de femmes entre deux âges ricanent.  En me débattant j’ai quand même réussi à donner un coup de coude dans le gras du bide du débile profond qui a osé toucher à l’intégrité physique de mon corps et il a du comprendre que je n’avais pas vraiment envie de jouer au docteur puisqu’il reprend sa descente des escaliers avec flegme, dans l’indifférence général.

Bref, juste une autre journée à Bombay en somme.

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