Un peu de pédagogie aujourd’hui

Demain ce sera les 30 ans de Bhopal. En fait l’anniversaire devrait même être « célébré » cette nuit.

On ne sait toujours pas quel est le bilan humain exact de ce que tous les journalistes se gargarisent à appeler « la pire catastrophe industrielle de l’histoire ». Officiellement, moins de 4000 personnes sont mortes des conséquences de l’explosion de l’usine de pesticide Union Carbide. Mais Amnesty International par exemple, n’hésite à faire monter le bilan à 22 000 morts.

A première vue, Bhopal est une de ce séquences historiques un peu ennuyeuses : chacun tente mollement de faire entendre sa version des faits, et depuis 30 ans donc, l’histoire s’est stabilisée en ces termes.

Sauf qu’il y a un peu d’actualité toutes les semaines avec Bhopal. C’est seulement cet été que les habitants du quartier qui entoure l’ancienne usine ont de l’eau potable (selon les standards locaux) au robinet. Longue attente de plombier. En attendant justement, ces mêmes riverains buvaient parfois l’eau de la nappe phréatique contaminée par les déchets de l’usine… Evidemment il y a pire encore : les chèvres qui paissent au milieu des ruines de l’usine, les victimes pas encore indemnisées, le lac toxique dans lequel les habitants de la région pêchent leur poisson et ainsi de suite.

On pourrait trouver amusant que souvent personne ne sait vraiment ce qui s’est passé (accident nucléaire ? ah non ça c’est Tchernobyl, employés réduits en esclavage ? ah non c’est Apple, intoxication alimentaire de masse ? marée noire ? stérilité ?).

Aussi pour récapituler et schématiser une bonne fois pour toutes :

1- Union Carbide s’installe en Inde. L’usine fabrique des pesticides.

2- Premier problème : les dirigeants de l’usine décident d’entreposer les déchets de leur chaine de fabrication dans et autour du lac derrière l’usine. Les déchets sont évidemment contaminés et l’eau du lac est polluée, avec –d’après les activistes- des métaux lourds.

3- Deuxième problème : une fuite de gaz dans l’usine, il y a 30 ans donc, provoque son explosion. Entre l’intoxication au gaz et l’incendie, plein de gens meurent.

Il y a donc deux « catastrophes » celle de l’eau du lac, et celle de l’explosion liée à la fuite de gaz. Des deux catastrophes, les habitants de la région souffrent toujours. Leur immunité diminue. Les enfants sont atteints de retard de développement, d’autisme, de malformations… Les malformations congénitales seraient d’ailleurs dix fois plus nombreuses que dans le reste du pays d’après un reportage dans The Asian Age. Les habitants développent un nombre dingue de cancer. Ils consomment des biens pollués.

Les indemnisations –jugées dérisoires par les activistes- ne seraient jamais arrivées ou auraient été drastiquement amputées par les pots-de-vin. Pour ceux qui sont malades, c’est un calvaire. Pour les autres il faut s’occuper des malades.

La suite logique des évènements voudrait que les victimes aient été soignées et indemnisées, et que les responsables de cette catastrophe industrielle aient été identifiés.

Mais il y a eu depuis des évènements qui compliquent la compréhension de la situation actuelle.

1- L’usine d’Union Carbide était gérée par une filiale indienne : Ucil. Ucil a été vendue à un autre groupe indien, et a changé de nom, pour devenir Eveready (je vous laisse apprécier l’ironie de ce blaze).

2- Union Carbide a été racheté en 2001 par l’autre groupe américain Dow Chemical.

3- Le terrain et l’usine (les ruines en tous cas) appartiennent à l’état du Madhya Pradesh – dont Bhopal est la capitale.

 

Aujourd’hui on continue à parler de Bhopal pour plusieurs raisons :

  • Rien n’a changé. Comme l’a très très bien écrit Patrick de Jacquelot dans un papier vraiment intéressant duquel j’ai repris plusieurs éléments dans ce post (publié cet été dans les Echos)*:

Bhopal, c’est un désastre qui n’en finit pas. Au-delà de quelques soubresauts judiciaires, tout se passe comme si la catastrophe continuait à se dérouler au ralenti : aucun nettoyage du site n’a été entrepris, les déchets contaminés sont toujours là, le nombre de victimes continue à croître, sans que leur soient attribués soins et indemnisations appropriés.

  • On ne sait toujours pas ce qui est responsable:

Depuis le départ, Union Carbide se dit victime d’un « sabotage ». C’était mal parti pour un mea culpa dans les formes.

Les tribunaux ont été saisis en Inde et aux Etats-Unis, mais toutes les parties en présence se renvoient la balle. Dow Chemical refuse de prendre la charge d’un accident arrivé bien avant qu’il n’achète Union Carbide. Union Carbide assure que sa filiale indienne est responsable, et que de toutes façons, ni cette filiale indienne, ni la société mère (Union Carbide donc) n’existent aujourd’hui.

En 1989, le gouvernement indien a signé un accord censé être définitif avec Union Carbide : « donnez nous 470 millions de dollars et les poursuites seront abandonnées » (je résume). La promesse façon règlement de comptes entre parrains mafieux date de 25 ans, mais visiblement les gouvernements suivants -aucun sens de la parole ces gens- ont demandé à la Cour Suprême indienne remet en question le deal depuis. Il est question de récupérer 1,2 milliard de dollars mais peut-être plus (jusqu’à 7 fois plus en fait) pour indemniser « toutes les victimes » – je rappelle pour ceux qui ne suivent pas qu’on ne sait toujours pas exactement combien il y a eu de victimes.

Sur le terrain, c’est bien simple : il ne se passe strictement rien. Tout est resté inchangé depuis 30 ans. Le gouvernement ne veut pas faire grand chose. Même les habitants du coin ont l’air de dire que le gouvernement ne pourrait rien faire.

  • Justement cette question de la responsabilité d’un tel évènement a fait naitre les mouvements anti-entreprise, et c’est pour ça qu’on parle de Bhopal partout à travers le monde.

Pour revenir au papier de Patrick de Jacquelot :

Un « effet Bhopal » s’est même fait sentir dans le vote en 2010 par le Parlement indien d’une loi sur la responsabilité civile des fournisseurs d’équipement pour les centrales nucléaires. Contrairement aux normes internationales, leur responsabilité peut être engagée de façon illimitée en cas d’accident. Une disposition très stricte adoptée à la suite de l’engagement actif d’élus du Madhya Pradesh soucieux d’éviter un « Bhopal nucléaire ». Mais cette exigence a un effet inattendu : la loi est jugée tellement sévère par les fournisseurs que pas un seul contrat de centrale nucléaire n’a pu être signé depuis son adoption…

A ce stade, on peut parler d’échec… Bhopal a effectivement servi à montrer que les entreprises ne sont pas simplement des créateurs d’emplois, mais des machines à profit que les gouvernements soutiennent souvent « quoi qu’il arrive ». Le PDG d’Union Carbide a quitté l’Inde par avion du gouvernement quelques jours après l’explosion.

Pour un certain nombre d’activistes à travers le monde, ce sont maintenant les multinationales qu’il faut cibler, et non plus les gouvernements. Ont-ils raison de diviser les choses ainsi ?

En tous cas, ça marche car tous les mécontents s’y retrouvent : les syndicats, les entrepreneurs sociaux, les activistes environnementaux, …

Ce papier**, dans le toujours brillant Scroll, en parle mieux que moi.

Aujourd’hui 190 délégations du monde entier se retrouvent à Lima pour négocier les engagements de chacune dans la lutte contre le réchauffement climatique. L’idée est que l’année prochaine, à Paris, tous ces mecs puissent signer un accord multilatéral. Mais quel impact aura-t-il si de toutes façons les plus grandes boites peuvent enjamber le gouvernement ?
Est-ce que l’un des participants à Lima va aller voir la délégation indienne en leur demandant quand le gouvernement compte déblayer le site de l’usine à Bhopal ?

 

* Vous pouvez lire ici: http://petitlien.fr/7ovv

** http://petitlien.fr/7ovw

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