Kafka en Inde

Derrière des monticules de papiers –parfois déchirés, parfois gribouillés, parfois même ornés de reste de butter chicken- il y a des hommes et des femmes. A chaque fois que je me demande ce que j’ai fait dans une vie antérieure pour tomber sur de telles tuiles administratives au pays de Shiva, j’essaie de me concentrer sur l’humanité dans ce système – et par là je ne parle pas des pots-de-vin « pour-le-mariage-de-mes-cinq-filles ».

On n’obtient jamais grand chose au téléphone –et encore moins par mail en Inde. C’est même pour ça que je suis venue à Delhi cette semaine. Il faut se déplacer pour trouver des réponses aux règlements cabalistiques qui régissent les appartements, les visas, ou les salles de sport. A chaque fois c’est une aventure. Vous ne savez pas où vous devez aller, quand ouvre ou ferme ce lieu (et même si vous saviez, ce serait probablement faux), quels documents sont nécessaires (dans le doute : prenez tout, y compris votre certificat de JAPD). Une fois arrivé dans un immense immeuble rutilant dehors, crado dedans (ou l’inverse), vous devrez vous mettre dans l’état d’esprit de Joseph K dans le Procès. Dans chaque bureau, une poignée de personnes. Derrière chaque personne, une surprise. Celui qui vous veut du bien. Celui qui en veut à vos épaules à peine découvertes. Celle ou celui qui n’aime pas les épaules à peine découvertes. Celui qui vous pose mille questions mais ne travaille pas du tout pour le service qui peut vous répondre. Celui qui vous répond tout de suite et imperturbablement : « c’est impossible ». Celui qui sans ciller vous tamponne votre papier sans même l’avoir lu –le plus commode et mon préféré. Il y a encore les lents, les terriblement lents, et parfois quelques rapides. Les anglophones et les hinglishophones. Les désorganisés qui ne retrouvent jamais le bon formulaire et partent 45 minutes pour en trouver un. Les amis de l’informatique qui tapent à la vitesse de l’éclair avec un doigt seulement. Bref à mi-chemin entre The Game et le Procès, les démarches administratives mériteraient une saga à elles-seules.

Savez-vous quel est le plus grand secret des plus grands secrets de l’administration indienne ? Aujourd’hui en exclusivité pour ce blog je vais le révéler à mes lecteurs formidables : il faut toujours avoir la soft copy (photocopies ou scan ou fax) et la hard copy (originale) de TOUS vos documents. Immanquablement vous aurez toujours l’exemplaire dont le fonctionnaire n’aura pas besoin et c’est le seul point sur lequel aucun d’entre eux ne pourra être attendri. Vous pouvez ne pas avoir de preuve de résidence en Inde par exemple. Vous seriez ennuyé car c’est bien souvent obligatoire pour obtenir l’une ou l’autre chose. Il faut impérativement que votre déclaration d’habitation (un document strictement sans valeur juridique) soit présenté en original et en photocopie. Oui, même si vous l’avez tapé à l’ordinateur. Vous pouvez avoir un faux document, l’essentiel c’est que vous l’ayez dans les deux versions. Le tandem soft et hard copy : la seule planche de salut.

Après la révélation du secret le mieux gardé du sous continent indien, je ne saurais que trop vous conseiller de toujours bien garder en tête que le fonctionnaire en face de vous est sûrement quelqu’un de super, qui aime regarder le cricket avec ses potes, manger des rotis, et qui tente juste de faire son travail dans une machine infernale. Et respirez un bon coup.

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