Train station

C’est reparti pour des heures et des heures de train. Joie.

Jeudi soir nous avons déjà pris le train –une broutille, quatre heures et quelques. En arrivant à la gare d’Agra –après un voyage chaotique à bord d’un rickshaw à 8 passagers (ceci n’est pas une hyperbole)-, nous avons réalisé que ce n’était pas la gare mais le quartier de la gare. Et c’est cette histoire que je m’en vais vous compter.

Toute la journée, nos deux héros avaient vaillamment marché dans la ville à la recherche de quelque chose d’intéressant –ou même d’un café, avec le wifi si possible. Après le Taj Mahal, on dit que la ville offre quelques autres sites touristiques. Mais nos deux compères s’étaient bien renseignés : il s’agissait d’attrape-gogos. Refusant une fois de plus, et ce, au péril de leur vie, de céder aux sirènes des circuits pour semi-débiles : ils s’élancèrent dans les rues.

Chaque pas (ou presque) soulevait des nuages de poussière ocre. Chaque souffle leur coutait. Ils portaient paquetages et gourdes. Ils regardaient les rues tristes – loin du centre touristique, les centres commerciaux à moitié fermés, les bâtiments en construction pour toujours, les adolescents pédalant à toute vitesse sur des vélos trop grands, les chiens errants maladifs et crasseux, les pauvres étals de légumes qui vendent toujours la même chose : de longues carottes rouges, un chou fleur, des oignons et quelques pomme de terre boueuses. Ils regardaient ensuite leur téléphone, boussole des temps modernes, pour savoir où aller. Puis ils demandaient leur chemin. Puis à nouveau, ils marchaient entre les centres commerciaux, entre les cabanes des vendeurs de cigarettes, entre les arrêts de bus fantômes, entre les vendeuses de légumes assises en tailleur sur des bâches en plastique. Trois heures plus tard et après quelques aventures aussi improbables que négligeables, ils montèrent dans un rickshaw et demandèrent la gare. On les conduisit sur un grand boulevard. Il y a foule. Il fait nuit. Des petites lumières de vendeurs de rue clignotent. De la fumée s’échappe de pots d’échappement encrassés. De la fumée s’échappe de stands de pommes de terres frites et des barquettes de légumes piquants. De la fumée s’échappe de samovars simplifiés servant du chai. S’ajoute en suspension partout autour de nos deux amis, la poussière soulevée par les motos, les mobylettes, les rickshaws, les vélos, les voitures, les bus, les cars qui passent vite et font un boucan infernal.

L’air est irrespirable, et impossible d’apercevoir la gare. Des lignes entières de foule se précipitent dans un sens et vont de là où partent d’autres troupes de gens qui –la tête enroulées dans des écharpes- accourent en sens inverse. Au milieu, confus, el Moustacho et sa belle. On les pousse, on les interpelle, on les invective – on leur sourit – peut-être qu’on les insulte. Un hasard heureux les conduit à la gare. Leur train est en retard. Il a plus de retard que le trajet qu’ils doivent effectuer. Ils sont eux aussi sales. Les cheveux collés au visage. Le visage moite. Les ongles noirs.

Un siècle plus tard, et quelques nouvelles aventures insignifiantes autant qu’amusantes, derrière eux, le train arrive. Ils entrent. Toutes les couchettes sont occupées : par des hommes, des femmes, des enfants. Tous enroulés dans des couvertures en polaire de mauvaises qualité qui râpe un peu à l’œil. Des marmites en fer blanc –dont l’auteur craint qu’elles ne soient bien pleines- sont en équilibre au dessus du vide, au bord des couchettes supérieures. Des souffles chauds mêlés à des ronflements mêlés à des pleurs d’enfants mêlés à des rots mêlés au roulis du train enveloppent les passagers plus que toutes les couvertures en polaire.

Les deux héros se couchent. Sans pelisse. Sans même se rappeler qui ils sont et où ils vont. Une dizaine de minute après, un contrôleur passe et réveille tout le monde. Un homme présent avec ses deux femmes et plusieurs enfants n’a pas de tickets. On ne comprend pas ce qui se passe. On se rendort d’un œil et demi.

 

C’est pourquoi aujourd’hui, en quittant Jaipur, je suis heureuse que le train ne soit pas en retard, et que j’ai force couvertures et un bon vieux film des années quarante à regarder pour détourner mon attention des vidéos gore de fœtus tremblotants et de héros bollywoodiens sanguinolents que s’échangent deux petites filles sur des téléphones portables de l’autre côté du couloir.

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