CE QUE J’AI A DIRE

Je disais hier que je ne pouvais rien écrire parce que toutes les idées s’emmêlaient dans ma tête. Je vais donc essayer de les isoler.

« Je ne suis pas Charlie » :

Très vite, beaucoup se sont mis à le dire. Pour être honnête moi non plus, je ne suis pas Charlie. Je ne trouvait pas toujours leur humour particulièrement à mon goût. Je ne suis pas caricaturiste. Je ne vis pas sous protection policière comme Charb vivait depuis un moment. Je ne suis pas une figure publique. Je ne suis pas une cible pour des terroristes. Bref, je ne suis pas Charlie, et pour autant je n’irais pas en faire une déclaration d’importance. Je ne suis pas Charlie mais je vois très bien pourquoi cette expression a fait surface. Je ne suis pas Charlie mais je préfère en ce moment me souvenir de ce que me lie aux gens, plutôt que d’affirmer mon individualité.

Je trouve même un brin surprenant les voix discordantes qui rejetaient ce motto fédérateur et voulait faire entendre leur voix au-dessus des autres. C’est pourquoi la meilleure réponse à « je ne suis pas Charlie » est : « ta gueule ».

Les non-Charlie me débectent un peu, comme ça, instinctivement. Ceux qui disent qu’ils ne sont pas Charlie parce qu’on ne les acceptera jamais comme un Charlie parce qu’ils sont juif/musulman/femme/Scorpion/illuminati. Ceux qui disent qu’aujourd’hui l’émotion réunit mais que demain elle divisera alors ils refusent ce premier cri de rassemblement. Ceux qui ne veulent pas être Charlie parce qu’ils ne lisent pas les journaux. Je comprends le désir d’intégrité de certains, mais pour beaucoup j’ai le sentiment qu’il s’agit juste d’énoncer son individualité. Etre encore UN. MOI. Tirer la couverture (de survie) à soi – en plus dans le mauvais sens.

Les terroristes sont des Musulmans fous ET des sauvages :

On est toujours le sauvage de quelqu’un –révisez vos classiques si vous n’êtes pas d’accord. Je ne pense vraiment pas que dénoncer les terroristes en les traitant de fous et de barbares est une bonne réponse. Ils ne sont pas la pomme pourrie du panier, ni de grands malades. C’est justement le problème. Ils sont le produit de notre société.

Par exemple, je ne dis pas que Coulibaly était un déséquilibré. Il l’était peut-être : il a attaqué un joggeur qui n’avait rien à voir avec la choucroute, a tué certains de ses otages arbitrairement, … Mais il ne l’était peut-être pas. Difficile de s’improviser expert en psychiatrie à ce stade des choses. Ce qui est certain en revanche, c’est que Coulibaly était déconnecté de la société civile, il n’avait pas réussi à reprendre pied –après l’échec scolaire, ou après sa sortie de prison, ou après sa radicalisation religieuse – on a l’embarras du choix pour les causes ou les moments de rupture. C’est vraisemblablement un mec à qui personne n’a réussi à mettre les idées en place. Personne ne lui a envoyé les bons signaux. Personne ne l’a écouté tout simplement? C’est donc notre échec en tant que société.

Luc Besson a écrit un texte s’adressant à « son frère musulman », et dénonce une société « basée sur l’argent, le profit, la ségrégation, le racisme » qui rejette les jeunes des banlieues, les stigmatise, refuse de les représenter politiquement. Il demande aux patrons de faire confiance aux jeunes discriminés, et aux jeunes de prendre le pouvoir démocratiquement. Le tableau est un brin simpliste, mais c’est un peu l’idée.

Sur le côté « les musulmans des banlieues sont dans une situation horrible causée par de terribles Français blancs moyens pas sympas et racistes», j’ai l’impression qu’on se trompe de problème.

Ni Montrouge, ni Fontenay, ni Bagneux, ni le XIXème arrondissement de Paris ne sont des poudrières. La « problématique banlieue » n’existe pas – ou alors c’est carrément une galaxie, pas juste un problème parmi d’autres.

De même la carte « les Musulmans de France » est difficile à jouer si on veut être tout à fait honnête. On ne pointe pas du doigt les Juifs de France, ni même les Juifs orthodoxes de France dès qu’un colon israélien tue des civils. Je ne vois pas pourquoi on penserait que les Musulmans qui vivent en France ont tous un avis éclairé sur le terrorisme.

Mêler les attentats de Paris aux banlieues et aux Musulmans – deux termes assez nébuleux, c’est donner raison à ceux qui demandent aux Musulmans de demander pardon pour les attaques. C’est une idiotie.

En revanche, le texte de Besson a franchement raison sur un point : les terroristes sont des enfants de la République, et pas des fous venus de la Mecque.

C’est un échec de notre société de ne pas avoir inclus les frères Kouachi et Coulibaly avant qu’ils ne se radicalisent. Mais on n’a pas échoué à les inclure en tant que musulman. On a échoué à les inclure en tant que pauvre, en tant qu’immigré, en tant qu’élève en échec scolaire, en tant que garçon, en tant que représentant de milieu conservateur… Pas en tant que musulman.

J’ai entendu une interview de Boris Cyrulnik sur les attentats de Paris (sur un plateau de LCP-Public Sénat). Je ne l’ai pas trouvé très clair pour être tout à fait honnête. Mais son argument de base était très simple : les terroristes ne sont ni fous, ni des monstres, ils sont abandonnés par le système, en détresse et vulnérable. Recruter des terroristes parmi ces masses précaires est donc facile et moins cher que de lever une armée.

Bon je passe sur la partie un peu « théorie du complot » qu’il développait ensuite. Il m’a surtout rappelé à ma philosophe préférée, et à ses textes que je trouve plus fondamentaux que jamais : Hannah Arendt et la banalité du mal.

Lors du procès de l’exécutant nazi Eichmann à Jérusalem entre 1961 et 1962, Arendt établit la théorie de la « banalité du mal ». Eichmann ne serait pas le fou assoiffé de sang que tout le monde veut voir. En Israël, où il est jugé, la pression est encore plus forte. Les gens ont besoin d’en faire un monstre pour exorciser leur traumatisme, pour le rendre inhumain et exceptionnel, et éloigner la peur de nouveaux massacres.

Mais pour Arendt, Eichmann n’est qu’un fonctionnaire entièrement soumis à l’autorité d’un système – inapte à discerner le bien du mal tant il croit accomplir son devoir en servant une cause supérieure. C’est impardonnable, Eichmann est bien coupable. Mais il n’est pas un cerveau, pas un idéologue. Il est parfaitement banal. Il a la même part d’inhumanité que chacun. N’importe qui peut être Eichmann. Il a simplement arrêté de s’interroger sur ses actes, sur lui-même. C’est toute la question de notre individualité et de nos choix dans un régime totalitaire – ou simplement dans un système qui ne nous encourage pas à penser.

Les terroristes ne sont pas des monstres. Ils choisissent d’obéir à la mauvaise personne, ils font le mauvais choix.

Il faudrait donc pouvoir ouvrir d’autres horizons à tous, mieux éduquer pour que l’impératif examen de conscience ne nous quitte jamais. Idéalement.

 

La marche républicaine :

Je ne sais pas si j’y aurais été… Sûrement.

Même si avec la brochette de mecs pas très propres et pas très en règle avec la liberté de la presse dès les premiers rangs… on peut se demander pourquoi Bachar el-Assad lui-même n’a pas reçu son petit carton d’invitation.

Mais quand j’ai vu les premières images des rassemblement, le tsunami de gens qui marchent ensemble, j’ai vite oublié la récupération politique de celui qui voulait filtrer les entrées, la complainte de ceux qui ne se sentaient pas bienvenus, ou simplement la présence d’assez mauvais goûts d’émissaires de l’Arabie Saoudite ou de Benjamin Netanyahu, ou encore de ce très irritant Avigdor Lieberman.

J’ai eu l’impression que je n’avais pas vu de telles foules depuis des photos en noir et blanc dans des manuels d’Histoire – et comme plein de gens, ça m’a fait du bien.

 

L’attitude :

Il y a ceux qui n’ont pas peur des gros mots. Ivan Rioufol – qui n’est pas à une connerie près- dit qu’on est en guerre. Mais la guerre, comme le souligne Sophie Bouillon –prix Albert Londres- c’est autre chose. Monsieur Rioufol, qui pourtant écrit dans un journal qui se fait bien l’écho du Nigéria, de la Syrie, ou de l’Irak, ne regarde visiblement pas les photos. On dirait que Rioufol veut simplement se donner un petit frisson, se faire peur, et faire flipper les autres par la même occasion. Bref, encore il a encore raté une occasion de la boucler et au passage semer un peu plus d’inquiétudes chez les pas-très-malins qui l’écoutent.

Il y a -plus généralement- ceux qui se hâtent de tirer les conclusions les plus négatives. Comme s’ils avaient peur d’être à la traine quand les choses tourneront mal. Ils préfèrent avoir un coup d’avance et jouer les tristes pythies plutôt que d’être en rythme. Leur argument préféré est de dire que « les choses sont plus compliquées qu’on ne le pense », et de se croire plus malin en laissant alors planer quelque suspens. En réalité, le plus malin c’est peut-être celui qui trouve que la fracture est totale derrière l’union nationale, mais qu’il faut déjà se retrousser les manches et trouver des solutions. Avoir deux coups d’avance en somme.

 

Un événement super-français?

David Brooks écrit dans le New York Times que les journalistes de Charlie Hebdo « n’auraient pas tenu 30 secondes sur un campus américain ». Les universitaires et les étudiants américains ont toujours des problèmes lorsqu’ils critiquent ou moquent trop vertement des lobbys, des groupes religieux ou n’importe quelle communauté.

Partout dans le monde musulman, la condamnation des premières caricatures de Mahomet double la condamnation des actes terroristes – quand elle est existe.

Même en Inde, plusieurs intellectuels, certains tout à fait légitimes et même appréciés en Europe, mettent en cause cette définition « libérale et profondément occidentale » de la liberté d’expression.

Nous avons peut-être aussi besoin de prendre le temps de comprendre pourquoi « je suis Charlie » n’est pas universel. Il ne s’agit pas de balayer devant notre porte mais simplement de penser plus largement que dans un contexte purement français ou européen.

Si l’esprit « voltairien » dont tout le monde se gargarise aujourd’hui à Paris est résolument français –bien qu’un peu suisse aussi techniquement, il s’agit de bien comprendre en quoi il peut choquer d’autres, sans pour autant se résoudre à l’abandonner. Ce n’est pas tout ou rien –même si c’est toujours plus difficile de se positionner dans la zone grise.

J’ai trouvé le papier de Brooks vraiment intéressant quand il parle d’une certaine hypocrisie américaine. Il met en balance « exclure socialement » et « tolérer légalement ». Une dynamique qui peut peut-être nous faire réfléchir. Est-on vraiment en France si voltairien ? A-t-on envie de l’être réellement ? Peut-on se le permettre ? Est-ce en phase avec notre société ? Et que faire pour que ça le soit ?

 

La gestion médiatique :

Certaines chaines d’infos en continu ont diffusé des images qui n’avaient peut-être pas leur place à la télévision – comme celle de l’assassinat d’un policier devant Charlie Hebdo- sous prétexte que ces images étaient déjà sur internet.

Mais la responsabilité de Jean-Paul qui poste une vidéo sur Facebook n’est pas la même que celle d’un directeur de rédaction. Je trouve terrible que cet argument ne soit pas davantage entendu.

Il y a aussi le patron de chaine qui se félicite de son audience. Ou cette même chaine qui diffuse des informations sur la prise d’otages alors qu’elle a encore lieu. Ce n’est pas encore le moment de condamner, mais j’ose espérer que chacun dans ces rédactions se pose quelques questions qui commencent en « si c’était à refaire… ».

Sur un blog hébergé par Télérama, un critique assez drôle débriefe l’émission consacrée à la marche républicaine sur France 2 dimanche.

Ayant salué la mémoire de « Clarissa Jean-Philippe, cette policière martiniquaise », David Pujadas accueille Latifa Ibn Ziaten, une invitée qui prouve toute la tolérance dont sait faire preuve France 2. « Vous êtes la maman d’un soldat tué par Mohammed Merah, rappelle le présentateur. Vous étiez aussi dans le cortège. Et qu’avez-vous senti autour de vous ? » « J’ai senti une solidarité très forte. » « C’était évident pour vous d’être là cet après-midi ? » « Oui, parce que je suis française. » « D’abord française, musulmane ensuite ? », vérifie Marie Drucker, soucieuse d’écarter toute présomption de culpabilité.

Quel dommage…

 

La sécurité :

Tout le monde se pose la même question à mesure que les informations sur les antécédents de chacun des terroristes font surface : comment ces mecs ont-ils pu passer au travers des mailles du filet ?

Force est de constater que personne n’a encore de réponse. Si ce n’est l’habituel et pleurnichard « mais-on-n’a-pas-assez-de-moyens » – qui à défaut d’être original est peut-être vrai.

Puisqu’ils sont tous les trois morts, il va être encore plus difficile de réunir toutes les pièces du puzzle.

La tentation est forte de resserrer la vis à tous les étages façon Patriot Act. Mais serions-nous plus avancés ? On fait ça depuis 2001, et pour l’instant tout ce que les attentats de Paris prouvent c’est que la lutte contre le jihadisme ne fonctionne pas en l’état.

 

Bref…quand je lis ce reportage de Florence Aubenas à Villeneuve-sur-Lot, écrit avec la grâce divine d’un journalisme impeccable, je vois tout le problème s’étaler devant moi : la confusion. Ce qui s’est passé apporte certes sur la table une forme d’union, mais aussi beaucoup de confusion. Qui fait quoi pour qui au nom de quoi et comment ? Qui stigmatise qui et pourquoi ? Qu’est ce qu’on va faire?

Mais je me dis aussi qu’il y a de très belles choses : l’humanisme dans ces manifestations gigantesques, l’imprimeur qui a sauvé son employé, le jeune employé malien d’Hyper Casher qui a caché les clients, la réconciliation de certains autour de ce moment de l’Histoire…

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